À propos
Je m’appelle Isabelle El Khiati. J’ai commencé à dessiner sous une table — celle, immense, où mon père dressait les plans du cadastre. Au-dessus de ma tête, tout était rigueur : le trait juste, la mesure exacte, l’erreur interdite. Dessous, une petite fille apprenait en silence que le dessin était une affaire sérieuse. L’odeur d’un Rotring qu’on recharge me ramène encore là, d’un coup, comme une madeleine à l’encre de Chine.
J’étais une enfant réservée — de celles qui parlent peu et regardent beaucoup. Le dessin a peuplé cette solitude-là. Il fut mon langage avant les mots, mon compagnon de tous les cahiers. Le manga est arrivé ensuite et n’est jamais reparti : j’aime cette école du trait qui dit tout — un pli de vêtement, un vertige, une émotion entière en trois coups de plume. Quelque part sur ma table, il y a toujours un chantier de manga en cours ; je suis une mangaka en perpétuel devenir, et cela me va.
Puis la couleur m’a trouvée, et elle avait un visage. La rencontre de l’homme de ma vie fut aussi celle du Maroc — ses ocres, ses bleus, ses blancs éclatants sous la lumière — et celle d’étés à flanc de dune, face à l’Atlantique. L’encre noire de mon enfance ne suffisait plus à contenir tout cela. Il fallait la poudre : le pastel est entré dans ma vie par la porte du bonheur.
Je le travaille aux doigts, sans estompe ni pinceau. La fille du dessinateur a gardé l’exigence du trait ; elle a seulement troqué la plume pour la pulpe des doigts. Le bout des doigts sait des choses que l’œil ignore : où le papier veut encore boire, où il faut appuyer, où il faut à peine se poser. Mes empreintes sont dans chaque œuvre — littéralement.
La galerie raconte le reste : les fleurs qui furent mes gammes, les visages qui ne m’ont plus quittée — femmes parées d’argent et de henné, regards d’enfants, petites danseuses penchées sur leurs rubans — et, entre deux portraits, un rivage ou un sous-bois, comme on ouvre une fenêtre. Il m’arrive aussi de m’asseoir à la table des maîtres, refaire une vague, soutenir un regard vieux de quatre siècles : quand on apprend seule, ce sont eux les professeurs.
Un jour de 2012, les œuvres ont quitté l’atelier : une exposition-concours à Toulouse, la première fois que mes pastels affrontaient d’autres regards que les miens. La fille réservée redoutait ce moment ; elle y a pris goût. Depuis, les expositions se sont succédé, et chacune reste un petit vertige — accrocher une œuvre, c’est encore se tenir un peu sous la table, à écouter ce qui se dit au-dessus.
Tout part d’un émoi : une photographie jaunie, une lumière d’Atlantique, un geste saisi au vol. Le reste est affaire de patience, de poudre, et d’empreintes — pour qui sait effleurer du regard.
Bien à vous
Isabelle